4 Discours de l’avocat général Lespinasse à la Cour de Pau en 1863

 

En 1863, dans un discours fleuve prononcé lors de l'audience solennelle de rentrée à la Cour de Pau, l’avocat général Lespinasse soumet ses réflexions « sur un problème qui intéresse à la fois la justice distributive, la sûreté publique et l'humanité : la condition des Bohémiens dans ce ressort, des mesures prises jusqu'à ce jour pour défendre la société de leurs atteintes et des efforts qui pourraient être tentés encore pour les placer enfin sous l'empire de la commune loi ».

L’homme de loi poursuit son propos en décrivant le quotidien des Bohémiens : « Combien leur condition est déplorable, il n'est personne parmi nous qui l'ignore. Des malheureux errants loin des lieux habités, sans vêtements, sans abri, sans pain, traînant après eux des femmes couvertes de haillons, flétries par le vice et la misère et des enfants à demi nus, exténués par toutes sortes de privation et de souffrances. Quand la faim les oblige à se rapprocher des hommes, ils ne rencontrent partout que le mépris, l'effroi ou la haine ; s'ils reçoivent le pain de l'aumône, c'est une rançon arrachée à la peur, plutôt qu'un témoignage de sympathie ou de pitié ; tristes esclaves des instincts les plus grossiers, jamais une pensée qui dépasse le monde matériel ne traversa leur intelligence ; jamais le sentiment du bien et du beau ne remua leur cœur (...). Est-il possible d'imaginer une plus profonde misère ? Ne s'estimerait-on pas heureux de pouvoir apporter un remède à cette situation douloureuse ? ». L'avocat général palois propose de « relever de leur déchéance ces inconnus qui sont nos frères; affranchir les populations indigènes de leur effroi ».

A ceux qui prétendraient que les Bohémiens n’auraient aucune origine particulière si ce n’est celle d’être un « rebut de la population indigène descendu au dernier degré de l’abrutissement », le sieur Lespinasse les encourage à y regarder de plus près. « On trouve chez les Bohémiens tous les caractères d’une race distincte, les tendances instinctives ou intellectuelles, la langue et les mœurs », fait-il observer, soulignant « leur teint basané, leur visage ovale, leurs grands yeux noirs et brillants, la blancheur éclatante de leurs dents ».

Après des explications documentées sur les origines de l’idiome des Bohémiens, sur leurs pérégrinations et les mesures d’expulsion dont ils ont été victimes, l’avocat général analyse la nature et les causes de l’aversion qu’ils provoquent. Une répulsion intense, « surtout au pied des Pyrénées », et qui de 1538 à 1730, soit près de deux siècles durant, était certes  blâmable... mais méritée car « il ne s’agissait pas en effet, comme pour les Cagots, de maladies occultes et de contagion imaginaire. Des bandes armées infestaient les chemins, pénétraient dans les villages et répandaient partout la dévastation, le meurtre et l'effroi ».

Désirant convaincre son auditoire, l'orateur donne des précisions sur la vie dépravée des Bohémiens dans leurs habitations : « Sur la terre nue, détrempée par la pluie qui tombe de la toiture disjointe, des êtres humains sont étendus ou accroupis, dans l'attitude de l'indolence et de la stupidité. (...) On attend le retour des femmes et des enfants les plus agiles, qui sont allés recueillir au loin le tribut de la mendicité, des prédictions complaisantes, des danses lascives, et trop souvent du vol et de la prostitution ». Quant à la vie de famille des Bohémiens, elle se caractériserait par la « fragilité  de leur engagement », l’« instabilité de leurs penchants », le « vice », les « unions monstrueuses », l'« incertitude de paternité »… et un mystère non éclairci : « Les Bohémiens n'ont ni vieillards ni sépulture ».

La rafle de 1802 est bien sûr évoquée par l’avocat général. Elle « devait produire sur eux une vive impression », « ils s’efforcèrent de se faire oublier... », tentant de « se donner pour l'avenir un état civil en présentant leur nouveau-né à l'officier public », imaginant de la sorte « qu'on hésiterait à les traiter comme des étrangers ». De plus, pour la présentation aux baptêmes de leurs enfants, les Bohémiens auraient alors choisi de « riches habitants » qui « n’osèrent refuser ce charitable office et devinrent pour beaucoup d’entre eux de véritables protecteurs ».

 

Pour Lespinasse, cet effacement des Bohémiens n’a été que de courte durée. Aux alentours de 1820, estime-t-il, « la vigilance et le dévouement de la force publique ne suffirent plus pour protéger nos campagnes. Il fallut organiser des troupes de paysans résolus qui s'embusquaient le long des chemins au retour des marchés, prêts à secourir les voyageurs assaillis ».Quant à la population, elle aurait plutôt choisi de souffrir en silence : « Leurs troupeaux épars dans les montagnes, leurs habitations isolées, leurs femmes, leurs enfants sans défense, tout leur commande la résignation ». Pour les deux seules années de 1859 et 1860, l’homme de loi palois comptabilise « 22 crimes d’assassinat, d’incendie et de vol à main armée », toujours commis, appuie-t-il, dans les mêmes circonstances, « et selon toute probabilité par les mêmes malfaiteurs ».

Le projet d’une expulsion générale soulevant trop de difficultés, 85 Bohémiens repris de justice furent transférés, en deux ans, dans les départements du sud de la France. « Subitement allégé d’un tel fardeau, le Pays Basque sentit renaître une sécurité depuis longtemps perdue. Mais cette sorte d’exil ne pouvait être imposée qu’en vertu d’une condamnation et devait nécessairement finir au terme marqué par le jugement ». Aussi, dans l’impossibilité d’éloigner durablement les indésirables, Lespinasse suggère de « moraliser » les Bohémiens, de « les instruire », afin « de ces sauvages faire des hommes ». Il propose l'intervention, en complément de l'emprisonnement, de sociétés de patronage qui donneraient « les conseils, le travail, les secours dont ils ont besoin ».

Ainsi éduqués à la sociabilité et à la moralité, devenus meilleurs, les Bohémiens « trouveraient aisément emploi de leur activité, car l'agriculture manque de bras, surtout dans ce pays dépeuplé par l'émigration. Ne les voit-on pas déjà partout accueillis avec empressement dès qu'il est possible de croire à leur bonne volonté? ». Quant aux nombreux enfants internés, il faudrait créer des asiles pour « les instruire et les moraliser ». De plus, ce vaste programme éducatif et d’insertion devrait être mené en association avec « un peuple voisin, non moins intéressé que nous à cette œuvre d’humanité ».